Les auteurs de la Voie de Calliopé

Alban Bourdy ou l’itinéraire d’un enfant surdoué

ALBAN BOURDY

Alban Bourdy est né le 13 octobre 1983 à Courcouronnes, dans l’Essonne. Diagnostiqué enfant surdoué à l’âge de six ans, il connaîtra un parcours scolaire des plus chaotiques. En décalage avec les autres enfants comme avec le modèle sociétal, il s’adonnera presque maladivement à l’écriture comme activité principale et systématique. Après des expériences théâtrales avignonnaises et des engagements politiques, il ouvrira un magasin à Marseille, avant de se retrouver embarqué par amour dans une organisation sectaire (une expérience qu’il relate dans « Shambala », une trilogie de romans sortie entre 2013 et 2014). Ses publications sont le plus souvent ou des autofictions ou des autobiographies. Alban a créé en 2017 l’association Surdouessence qui s’occupe de faciliter la connaissance et la prise en charge de la surdouance.

Alban, bonjour. Tu as publié deux livres dans une maison d’édition qui a fermé ses portes, deux autres dans une maison d’édition allemande et 5 ouvrages en autoédition. Quelles sont tes attentes vis-à-vis de la voie de Calliopé ?

Je n’ai pas vraiment d’attente spécifique, mais on n’est pas toujours le mieux placé pour parler de ses ouvrages donc c’est une bonne chose de pouvoir compter sur ce type de structure assez unique en son genre. Et ce parcours de mes neuf livres est plutôt biscornu, ce n’est pas sans charme mais je recherche des voies plus directes pour aller à la rencontre de lecteurs. Dans le monde du livre qui est souvent individualiste, La Voie de Calliopé est une bénédiction inattendue portant l’âme de sa remarquable créatrice.

Ton roman « Un Bisounours au pays des se(x)ctes » est le témoignage de tes années passées au sein du mouvement spirituel sectaire Ashram Shambala. Cette secte, d’origine russe, est considérée comme l’une des plus dangereuses au monde et est qualifiée de totalitaire, destructrice et immorale. Tu as réussi à sortir du cercle de cette secte par ta volonté. Quelques années plus tard, gardes-tu de l’amertume, du regret, voire de la haine envers son gourou ou de la femme qui t’a entraîné dans cette spirale infernale ?

Du regret oui, j’ai perdu du temps, de l’argent, et de l’énergie dans quelque chose de vicié. J’ai surtout le regret de ne pas avoir été plus lucide. J’ai constaté dès le départ des choses qui n’allaient pas, j’ai lu aussi des choses sur internet, mais j’ai voulu à tout prix m’entêter à ignorer tout ça et à croire ce que cette femme me disait. De l’amertume, oui, sur l’ensemble de tous les paramètres de cette histoire d’ailleurs, sur tout ce fonctionnement humain qui rend de telles folies possibles. De la colère peut-être encore un peu, de la haine non. Vis-à-vis de cette femme, je suis dans la confusion, je ne sais pas où elle en est maintenant, il semblerait qu’elle continue dans la même voie, avec une vitrine en partie changée, je ne sais pas du tout comment elle voit les choses, c’est un péril pour ma raison. Je n’arrive pas à me considérer comme une victime, ni de cette femme ni de la secte dans son ensemble, je n’arrive pas à me départir du sentiment qu’on est toujours coresponsable de ce qui nous arrive. J’ai gardé longtemps l’amertume de ne pas avoir réussi à faire changer la vision des choses de cette femme, alors qu’on ne peut changer que nos propres regards et comportement. Tout en étant embrigadé dans un mouvement sectaire, je me suis pris pour le sauveur de celle qui le codirigeait et que j’aimais, ce qui ne manque pas d’être cocasse. La colère, je l’aurais surtout vis-à-vis du cerveau de ce mouvement, mais comme il est impossible à l’heure actuelle de déterminer un vrai leader à ce mouvement tentaculaire, il n’y a pas de visage sur le responsable. On ne sait pas si on a affaire à l’œuvre d’un illuminé ou à une entreprise politique stratégique. Il y a beaucoup d’éléments troublants, et le gourou officiel qui est en prison depuis mon entrée dans le mouvement ne peut pas être encore considéré comme celui qui tire véritablement les ficelles. Le fait de ne pas savoir au final ce qu’il en était vraiment, de ne pas avoir compris, et de savoir que tout cela continue d’opérer aux quatre coins de la planète avec de nouvelles victimes, ça c’est une grande source d’amertume.

Pour certains, se retrouver catalogué comme enfant surdoué semble une chance. Hélas ! Tu en as fait l’expérience, il n’en est rien. Dès leurs premiers pas scolaires, les enfants surdoués sont souvent rejetés de la société. Ils sont incompris, car mal entourés par le corps enseignant qui ne dispose pas de tous les moyens pour permettre à ces enfants de s’épanouir. As-tu un conseil à donner, tiré de ta propre expérience aux enfants surdoués, à leurs parents ou à leurs enseignants ?

Oui, à l’époque où j’ai été diagnostiqué (en 1989), il y avait une quasi-totale absence d’informations sur le sujet, le corps enseignant était désemparé. Aujourd’hui, les choses changent, mais la médiatisation dont la surdouance fait l’objet ces dernières années est loin de n’avoir que des bonnes conséquences. Ce qui circule est souvent plus de l’ordre du cliché que de la véritable information, et les surdoués se retrouvent souvent être l’objet d’un marché visant à les pathologiser. Si j’ai un conseil à donner aux personnes confrontées à la question, c’est en premier lieu de ne pas avoir peur de la différence, et si celle-ci n’est pas forcément l’atout que certains imaginent, il ne faut surtout pas l’appréhender comme une tare. J’ai beaucoup eu peur de qui j’étais, me voyant comme un monstre. Je n’ai commencé à pouvoir respirer normalement que lorsque je me suis accepté, il y a seulement quelques années, et j’ai beaucoup affronté la peur des autres à mon égard. Il a fallu attendre que j’aie trente ans pour parler avec une personne qui avait elle aussi été diagnostiquée surdouée. Le surdoué cherche systématiquement à tout comprendre, à tout analyser, il le fait sur lui-même. Il faut qu’il accueille ce qui est, c’est le début de toute voie constructive. Et les personnes qui ont affaire à eux doivent pouvoir s’ouvrir à la possibilité qu’on puisse fonctionner différemment de ce qu’elles connaissent sans que ce soit pour cela un dysfonctionnement qu’il faille essayer de corriger. La peur est la pire des choses, elle empire tout et creuse le fossé, condamnant à l’exclusion et au mal-être des exclus. Il faut rassurer le surdoué, ne pas le laisser trop se marginaliser et le laisser exprimer sa différence tout en ne réduisant pas son identité à celle-ci.

Tu as créé l’association Surdouessence afin de faire progresser les mentalités face à la surdouance. As-tu déjà atteint tes objectifs ?

En peu de temps, l’association a gagné une diffusion inespérée, jusqu’à pouvoir organiser un salon en région Parisienne avec des personnalités de premier plan, alors que nous n’avions que huit mois d’existence. Pour autant, faire progresser les choses est un travail de longue haleine et on n’est qu’au début. Beaucoup de personnes ont témoigné d’une aide apportée, de certaines prises de conscience, mais c’est encore infime. Il y a de nouveaux biais à mettre au point, beaucoup de choses à créer. Il y a tellement de personnes qui se sentent seules et désemparées autour de ce sujet, et les mentalités comme les méthodes d’enseignement sont longues à faire évoluer. Ce n’est que le début. Les objectifs ne sont pas atteints, surtout pour moi qui ai tendance à rêver grand.

Ton roman « Mes elles » est une autofiction qui traite d’une thématique psychologique et sentimentale. Le roman qui te tient à cœur. Dois-je comprendre que tu te mets à nu pour tes lecteurs dans cette autofiction ?

Oui, je me mets à nu, comme souvent. Pour ce Mes Elles, d’ailleurs, j’ai eu peur la nuit qui a suivi la publication. Une espèce d’angoisse irrépressible naissant de la sensation de trop s’exposer, un phénomène que j’avais déjà connu pour deux ouvrages précédents. Je me livre ici plus dans un fonctionnement global d’adulte quand les autres ouvrages traitaient de circonstances particulières ou d’une progression plus ancrée sur mon fonctionnement d’enfant et d’adolescent. Il m’est apparu que la façon dont je me mettais à nu habituellement était parfois trop homogène, pas assez nuancée, c’est ici la première fois où je m’ouvre véritablement sur des hors-champ, des errements, des fêlures. Cet ouvrage est le plus dépouillé de ce que j’ai écrit, et c’est ce resserrement qui créé cette intimité dans laquelle se situe la raison qui fait que ce soit aujourd’hui celui qui me tienne le plus à cœur.

Penses-tu que tes romans et les thèmes abordés soient accessibles à tout public ? N’as-tu jamais l’impression face au phénomène de la littérature actuelle de rester un incompris ?

Oui, les thèmes que j’aborde sont pour tout public. Même quand j’écris Espèce de Surdoué, je livre mon parcours vécu de l’intérieur, on peut y retrouver les particularités du surdoué mais il n’y a pas besoin de s’intéresser à ce sujet pour apprécier le récit. Quand j’écris Un Bisounours au pays des se(x)ctes, c’est pareil, je raconte mon vécu dans une secte, c’est une aventure humaine et psychologique, on peut y retrouver tout le mécanisme d’un embrigadement, mais je ne tire pas de conclusion, je laisse le soin à chacun de tirer un bilan s’il en a envie. Un des projets en cours que j’ai, et qui me prendra sans doute de longues années, c’est de faire un ouvrage en forme d’enquête qui arriverait à dessiner les contours d’un socle commun, d’un référentiel commun de base à l’humanité, mais ce projet est sans doute voué à l’échec dans le sens où c’est quand on est le plus dépouillé et le plus authentique dans ce que l’on est soi qu’on arrive sans le vouloir, en pensant creuser au fond de soi, à l’autre, aux autres, à chacun. Je ferais donc sûrement mieux pour arriver à cette fin de continuer à emprunter la voie que je trace depuis le début. Pour ce qui est de se sentir un incompris et de le rester, j’ai presque toujours eu cette impression dans ma vie, alors dans la littérature actuelle, pas spécialement, en tout cas pas plus qu’ailleurs, je dirais plutôt un peu moins car je sais mieux me faire comprendre à l’écrit qu’à l’oral. Reste que l’étiquette « écrit sur les sectes » ou « écrit sur les surdoués » qui me colle au front est très réductrice, voire hors-sujet. Et j’ai aussi parfois du mal avec cette question que l’on me pose souvent dans le monde actuel de la littérature : « Quel genre écrivez-vous ? ». Je ne sais que répondre, je ne fais pas du genre. La question me paraît aussi incongrue que si je mettais au monde un enfant et qu’on me demande de cataloguer son caractère par un seul mot qui devrait ensuite le prédestiner irréversiblement. Quand j’écrivais du théâtre, on me demandait aussi quel était mon genre, et je ne savais déjà que répondre parce que certes il y avait de l’humour, mais ce n’était pas visé qu’à faire rire. J’ai vachement du mal à me cantonner à un genre, j’ai déjà du mal à me centrer sur un seul projet d’écriture, alors si en plus il fallait que celui-ci soit clairement délimité, ça couperait tout mon élan. En tant que public, j’ai horreur des étiquettes de genres, elles me font fuir. Entre une œuvre et moi, il faut qu’il y ait quelque chose de l’ordre de l’amoureux, et les étiquettes et les préjugés ne sont pas propices aux histoires sentimentales. Ce qui nous fait battre le cœur est ce qui parle au-delà des codes et au-delà de notre intellect, ce qui nous cueille, ce qui nous captive sans explication et nous entraîne on ne sait où. Mon premier roman, Chute Ascendante, est passé pour certains pour un ouvrage sur les sectes, pour d’autres pour un roman d’amour. Tout ce qui me semblerait juste de dire est que le nerf de ce roman est une histoire d’amour, et que le décor de celle-ci est un mouvement sectaire.

Tu n’échapperas pas à ton « instant pub ». En quelques phrases, tu dois donner envie aux lecteurs de découvrir ton univers. À toi de jouer.

Mon moteur, dans le retour que m’offre mes lecteurs, c’est qu’on met toujours en exergue le côté singulier, atypique, improbable, et qu’à la fois les personnes se retrouvent, sont touchées, ont l’impression de trouver quelqu’un qui ose exprimer des choses qu’eux ne se permettent pas et qu’ils se croyaient seuls à penser ou à éprouver. J’essaye toujours de ne pas me censurer, de ne pas me lisser, d’être profond tout en mettant de l’humour partout, d’écrire ce que j’aurais envie de lire. J’aime ce paradoxe que quand on parle de soi de façon très intime, on arrive à être universel. L’univers de mes ouvrages laisse exploser les saveurs, les musiques, les émotions, les couleurs. La grisaille, les codes, la résignation, l’impersonnalité, les formatages… les faire voler en éclats tout en restant dans une démarche positive, c’est ce que je m’applique à faire dans mon écriture.

Alban, merci pour les réponses à cette interview. Je te souhaite de réaliser tes rêves et bienvenue dans un monde où tous les incompris se sentiront enfin protégés.

Merci beaucoup ! Et merci pour ces pertinentes questions.

Pour acheter les romans d’Alban :

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Pour retrouver Alban sur page FB :

https://www.facebook.com/albanbourdyofficiel/

Sur son blog :

https://www.albanbourdy.com/

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